Il passait tous les jours par cette rue où les quelques mendiants de la ville se trouvaient. Il doutait d’ailleurs qu’ils en soient réellement, ils n’avaient pas les mêmes yeux que ceux qu’il avait connus ailleurs… Pas une seule fois il n’avait vu les gens de la ville leur laisser quelques pièces, et cela bien autrement que par avarice sans qu’il ne puisse en déterminer la cause, il se serait facilement cru au moyen age.... Il demanda à Aurélien s’il existait des lois contre la « mendicité », il répondit qu’il n’y avait pas de mendiants dans la ville, il n’insista pas.
Parmi eux une femme plus vieille qu’elle n’en avait l’air, très souvent endormie, un sourire lointain sur les lèvres. Il voulait savoir pourquoi ils étaient là, elle particulièrement. Un jour qu’il passait encore, elle le jaugea, elle souriait du regard, il s’arrêta devant elle. Elle cessa de sourire et lui dit, d’une voix à la fois teintée de reproche et de tristesse « Je sais pourquoi tu as fui. Surtout, ne reviens pas. »
Elle souriait insolemment à présent, ça n’avait peut être rien d’agressif, mais elle lui faisait très peur. Depuis des mois qu’il avait voyagé il lui semblait que la distance entre lui et son point de départ n’avait jamais été si courte, ce fut comme si ses yeux lui avait fait tout revoir à nouveau.
Comme elle voyait qu’il ne bougeait pas, elle eut un grand éclat de rire, le tira par le bras et murmura à son oreille « recommence… ». Il écarquilla les yeux, partit sans regarder où il allait. Il s’était habitué à cette ville, bien sur il ne comptait pas y rester, mais il n’avait pas encore prévu de partir. Il voulait voir encore beaucoup trop de choses. Il erra toute la journée dans la ville, réfléchissant à la décision à prendre sans trouver laquelle.
Elle voit passer les gens sans plus les regarder. Il est venu, ça y est, elle n’attend plus personne, plus rien… Que va-t-elle faire, son existence a gardé un sens jusque là, et maintenant ? Bientôt il faudra qu’elle parte de cette rue si elle ne veut pas se faire absorber par la zone. Mais tout de suite elle ne peut pas, il y a encore trop de vide en elle, trop vite…
La nuit arrive, elle repense à tout ce temps qu’elle a passé ici, était-ce vraiment nécessaire ? Elle rit intérieurement, combien de fois l’a-t-elle fait dans cette vie, dans les autres ? Elle ferme les yeux tant qu’elle sourit pour garder l’instant, elle pleurerait presque mais elle est trop heureuse, se serait trop douloureux pour ses yeux.
Un parfum de fleur d’oranger vient à elle, une odeur forte, elle serre ses paupières, elle retourne dans le champs où tout à commencé, l’air est doux, d’abord elle ne pense rien puis elle prie de ne pas revenir là bas, trop tard maintenant, tu as trop vieilli… Elle rouvre progressivement les yeux, avec soulagement elle constate les lignes fixes de la rue. Elle regrette quand même un peu, peut-être a-t-elle manqué sa dernière porte de sortie.
Quelques rares passant traversent encore la rue, puis c’est le silence, elle entend au loin des bruits qu’elle reconnaît pour les avoir longtemps entendus. Elle connaît cette ville, elle sait comment elle respire, peut être en a-t-elle assez ? Mais elle sait que la rue va lui manquer, elle essaye de l’absorber en image dans ses moindres détails, en toucher aussi, ensuite ce sera trop tard. Par où ira-t-elle quand elle partira ? Elle aimerait trouver un fleuve, une rivière où se baigner, elle marchera jusqu’à l’eau. C’est sa dernière nuit se dit-elle, demain elle partira, elle trouvera un nouveau chemin.
La vielle femme le hantait, cependant il luttait, il avait déjà pris une décision avant de venir ici, la question avait été réglée, il n’y avait pas à revenir en arrière. Le soir lorsqu’il rentra à l’appartement il ne trouva rien à dire. Aurélien sentit qu’il s’était passé quelque chose, et lui non plus n’insista pas ; il était mal à l’aise, il aurait voulu en parler mais à qui ? il n’y avait personne. Il ne dormit pas de la nuit hésita plusieurs fois à partir, à nouveau, tout quitter pour ailleurs.
A l’aube, il sortit retourna dans la rue, la veille femme était là qui veillait, elle sourit en le voyant. Il vint se placer s’asseoir devant elle, pris les pièces qu’il avait en poche et les plaça dans sa main. Elle les regarda, attentivement puis le regarda lui, son regard trahissait l’intérêt qu’elle lui portait soudain, ou plutôt la curiosité.
« Que veux tu savoir ?, lui dit-elle.
- Rien, répondit-il, rien de ce que tu peux voir ne m’intéresse aujourd’hui
- Alors que fais tu là ?
- C’est toi que je viens voir. Toi, que fais-tu là ? »
Elle sourit mais d’un nouveau sourire, à la fois satisfait, amusé et surpris, puis rapidement il se mua en ce sourire malicieux qu’il lui avait vu si souvent.
« Mais tu n’as pas assez pour payer cette question, dit elle en empochant la somme, suis mon conseil, ne t’attarde pas trop par ici, nous ne sommes pas programmés pour nous arrêter ici, quoi qu’ils puissent te dire. »
Il ne la revit pas ni le lendemain, ni le surlendemain… Etait elle vraiment partie ?... il l’espérait, mais n’arrivait pas à s’en persuader. Il faisait de grandes promenades dans la ville, craignant de la trouver au détour d’une rue… Son départ était proche, il traversa encore une fois toute la ville avec cette impression fantôme d’avoir laissé échappé un détail, une importance qu’on ne perçoit pas… Il partit, il ne se souvenait plus très bien où il allait, la ville avait déjà repris quelque chose à lui.


